Exclusion sociale chez les déficients visuels

Si Hors normes, le dernier film du binôme Nakache-Tolédano, met à l’honneur le quotidien périlleux des éducateurs spécialisés, oeuvrant à insérer des enfants atteints de troubles autistiques sévères, quid de la problématique de l’exclusion sociale chez les malvoyants ? Tewfik Merzoug, éducateur spécialisé à l’IRSAM s’est livré au jeu des questions-réponses.

Comment détecte-t-on les jeunes ayant besoin d’un suivi ?

Généralement la déficience visuelle se détecte tôt, bien avant que les enfants soient scolarisés. Les parents ont un rôle très importants dans le processus et sont très impliqués dans l’ensemble des démarches, car sans notification de la MDPH il n’y a pas d’admission à l’IRSAM. Lorsque l’enfant est scolarisé, l’école contacte un assistant social ou un psychologue de la MDPH pour monter un dossier d’orientation. Cependant, il arrive que cette démarche s’avère plus compliquée quand les familles ne veulent pas toujours que leur enfant soit suivi. Si tel est le cas, un relai s’opère par les Services d’Education Spéciale et de Soins à Domicile (SESSAD). Par ailleurs, il y a aussi des jeunes qui développent du jour au lendemain des maladies oculaires dégénératives. Très souvent, cela s’accompagne de troubles du comportement.

Existe-il un lien entre milieu social et exclusion des déficients visuels ? 

Le handicap s’insère dans le système familial et nous travaillons très souvent en milieu défavorisé. En plus de la déficience visuelle, ces personnes peuvent être déficitaires au niveau de l’affect. Depuis six ans, j’accompagne un jeune porteur du VIH victime de son destin. Il est né déficient visuel et n’a jamais connu ses parents, tous deux toxicomanes. Il a donc d’abord vécu en pouponnière, avant d’être placé en famille d’accueil. Sa mère est décédée, ainsi que son frère, et il vient d’apprendre la semaine dernière que son père était vivant mais en prison depuis vingt ans.

Y a-t-il un déficit budgétaire dans votre milieu ?

Chez l’IRSAM, nous ne sommes pas concernés. Après si on analyse la société au sens large, c’est dramatique. J’ai pu m’en rendre compte en travaillant en centre social : que ce soit au niveau des aides financières, de la prise de conscience générale ou des actions avortées au sein des quartiers. 

Comment le système accueille les personnes déficientes visuelles ?

À une certaine époque, elles étaient pris en charge par des congrégations religieuses. Et, si nous prenons l’exemple plus large de l’enfance inadapté, il a fallu attendre les ordonnances de 1945 pour s’intéresser au problème. Notre système est fait de cases et ces jeunes-là ne rentrent malheureusement pas dedans. Notre objectif consiste à en créer mais dès que les jeunes sortent du confort de notre établissement, la case disparait. Pour caricaturer, mes missions au quotidien reposent essentiellement sur l’orientation des jeunes en ESAT (Ndlr : Etablissement et service d’aide par le travail), afin de les insérer hors de la pression d’une entreprise privée. Or, le système est devenu pervers et totalement axé sur la rentabilité. Ainsi, nous demandons à ces jeunes d’accéder à un certain niveau de cadence et nous hiérarchisons le handicap, ce qui peut être dévalorisant pour des personnes en capacité de le comprendre. 

La société peut-elle réellement s’adapter ?

Nos sociétés ne sont pas organisées pour pouvoir accueillir ces publics-la. Tout ne sera pas adapté pour que les personnes déficientes visuelles puissent travailler. D’une part, il y a le prescrit, de l’autre le réel. On a décidé avec mon équipe de plonger nos jeunes dans le grand bain, en les inscrivant à la fois à des stages en milieu ordinaire et à des stages en milieu protégé, afin qu’ils se rendent compte de la différence de maitrise et de qualité de travail. Un autre exemple, beaucoup projettent de passer le permis de conduire, alors qu’ils ne le peuvent pas !

Certains arrivent-ils à s’en sortir ?

Il y a des personnes autonomes, vivant même en appartement. Tous ne sont pas déficitaires au niveau scolaire, j’ai l’exemple d’un jeune en service civique ou d’un autre en formation d’éducateur spécialisé. Cette option est envisageable auprès des jeunes dont le milieu familiale et l’environnement permettent de bonifier et de valoriser les capacités cognitives, conatives et psycho-sociales.